Entetien avec Annie

Annie Castaldo (25/06/18, Mas Ultra Marine, Marseillan)

Les débuts

Maria Luisa : Alors, vous m’avez déjà dit que ce sont vos grands-parents qui ont commencé ça, dans ce mas, donc est-ce que vous pouvez me raconter quelque chose ?

Annie : En fait nous sommes, de côté de mon père, nous sommes issus d’une famille d’italiens qui était à la pêche. Vous êtes italienne aussi ?

ML : Oui, mais de Milan, donc pas de mer [on rit].

A : Non, non. Ils venaient du sud de Naples. Et, de coté de ma mère, ils sont des gens d’ici, issus de la vigne, de la terre. Et donc ils étaient tous, tous les frères, toute la famille, ils étaient sur le bateau, sur le chalutier. Et puis mon grand-père est parti, à cause d’un accident au dos, à la colonne vertébrale, il ne pouvait plus faire la pêche. Mon père était adolescent, il devait avoir seize ans à peu près et il a dit bon, la mer, cette mer-là, la mer intérieure, on peut avoir toujours un contact avec l’eau. Donc il est parti, il a laissé la famille et ici, dans les années cinquante, les parcs ont démarré, les parcs c’est-à-dire les tables que vous voyez. Donc sur l’Etang de Thau l’ostréiculture a démarré en 1920 et s’est assez étendue jusqu’à Marseillan et à Marseillan c’est en 1950. Donc ils ont implanté leurs tables-là et mon père qui avait appris la pêche en mer, il a fallu qu’il réapprenne la pêche en lagune, parce que c’est vraiment deux métiers très différents. Voilà, donc il a appris avec des anciens pêcheurs de la lagune et puis ils ont implanté leur première table etcétéra. C’était mon grand-père et ma grand-mère et leurs fils. Ils ont démarré comme ça et ils ont pris une petite vente, un petit kiosque sur Agde, ils vendaient des coquillages qu’ils pêchaient, des palourdes, de… pas de poisson, c’était plutôt le coquillage. Le poisson c’était plutôt pour eux, personnel, mais sinon ils se sont plutôt mis sur la palourde, les huîtres, les moules et des choses comme ça, le coquillage en lagune, et c’était ma grand-mère qui vendait. Au départ, puis après il y a eu les tables où ils ont fait de l’ostréiculture, de la mytiliculture, l’élevage des moules et l’élevage des huîtres et ils ont vendu en gros, ils vendaient à d’autres, et ils vendaient sur leur kiosque. Voilà, ça a démarré comme ça les premières années, les dix premières années. Et puis ma mère est arrivée dans les années… en 1955, elle est arrivée quand s’est mariée avec mon père. Et voilà, donc… elle a aimé ce métier aussi mais c’était… les femmes n’étaient pas déclarées, c’était que les hommes qui étaient déclarés. Et les femmes travaillaient beaucoup, puisque ma grand-mère, elle tenait le kiosque et tout. Ma mère, elle était ici, elle ne faisait pas la vente, ma mère, ce n’était que ma grand-mère parce que c’était moins fatiguant pour elle et ma mère travaillait ici, sur l’eau, voilà, mais sans aucune déclaration jusqu’à la fin de leur carrière, aucune des deux femmes. Voilà, donc, après il y a eu différents… il y a l’évolution de l’entreprise. Il y a eu du marché en gros, puis après le kiosque a été, quand mes grands-parents ont arrêté leur carrière, l’ont vendu aux frères, puisque mes parents ne voulaient pas, ma mère ne voulait pas faire la vente tous les jours, donc ils sont partis sur les marchés, ils faisaient les ventes en fin de semaine, hebdomadaires en fin de semaine, voilà. Donc ils ont commencé dans les années 1970 et on fait toujours les marchés et ils faisaient leurs huîtres, leurs moules.

ML : Les marchés où ? Vous tourniez ou…

A : Non, non, ce sont des marchés qu’on a toujours. Une fois par semaine…

ML : Ici aussi ?

A : Non, on part loin, dans l’Hérault et à côté de Toulouse. Et donc, voilà, ils ont vendu leurs huîtres en gros et après mes parents ont mis une dégustation des fruits de mer à Cap d’Agde, vous voyez, l’évolution de la vie, il faut suivre là où on peut faire un peu d’argent. Donc ils ont mis cette dégustation puis, alors l’été c’était la dégustation à Cap d’Agde et l’hiver c’était le marché. Voilà, ils n’ont plus fait de vente en gros, plus de kiosque et ils ont fait ça, voilà. Un peu de pêche, toujours mon père a pêché et voilà. Et puis nous on est arrivé donc en 1980, moi j’ai toujours été avec eux, je les ai toujours aidés. J’était la fille et depuis que j’étais petite j’étais ici, donc… j’étais seule, j’étais fille unique donc j’ai toujours été avec mes parents. Et puis j’ai arrêté pendant deux ans pour faire une école hôtelière en manière de… j’ai pas fait l’école maritime, à l’époque…

ML : Ah d’accord. Et où avez-vous fait l’école hôtelière ?

A : A Montpellier. Et puis il n’y avait pas besoin de l’école maritime à l’époque. Donc, et puis après je suis revenue ici avec mon mari et on a fait ça pendant… il a fait toute sa carrière puisqu’il a arrêté l’an dernier en janvier. Même si on s’est séparés on a toujours… on s’est bien entendus. Et il a fini sa carrière donc en janvier 2017 et on a fait les marchés, il a fait tous les marchés lui, en fait, les dix dernières années parce que moi, j’ai changé mon travail et je fais l’accueil, l’accueil pédagogique et là c’est les enfants, les groupes, les repas, etcétéra. Là j’ai commencé en 2000 à faire ça et j’ai arrêté le marché en 2010. Le mien de marché, un marché. Et je l’ai repris tôt, en 2017, et maintenant c’est des salariés qui ont repris, qui sont en train de reprendre l’entreprise petit à petit et qui vont reprendre l’entreprise et qui ont repris déjà le marché depuis un an, voilà. Parce qu’il avait arrêté le marché, il avait la retraite, mon mari, mon ex-mari, donc c’est eux qui ont repris. Ils font un weekend sur deux, ils tournent puisqu’il y a deux salariés. Là il en y en a un [elle montre un jeune garçon marocaine qui travaille sur le quai et répare des planches] et comme l’autre a fait le marché ce weekend il se repose aujourd’hui. Ce sont des règlements qui faut… voilà. Donc voilà, moi je suis là et j’ai repris l’entreprise officiellement en 1986. Mon ex-mari aussi, il était… en fait, il avait son entreprise à lui qui c’était pas la mienne, même si on travaillait ensemble et on mélangeait tout mais on était déclarés tous les deux et on avait des tables tous les deux, quoi. Et voilà, moi, je n’étais pas sous la cotisation de mon mari, j’avais mes cotisations à moi que j’ai toujours, voilà. Et on a continué, on s’est formés, moi je me suis formée, j’ai appris des choses et je suis arrivée à faire ces accueils pédagogiques.

Autoformation et visites pédagogiques

ML : Et vous vous êtes formée comment ?

A : Par le CIVAM. C’est une association d’éducation populaire qui forme les agriculteurs… qui forme les agriculteurs et souvent les ouvriers agricoles, pas que les exploitants, les ouvriers agricoles, pour n’importe que… pour beaucoup de choses, pas que pour rester dans l’agriculture. Ça peut être… mais là, il y a beaucoup beaucoup de choses, voilà. Et donc il y a l’accueil, ça s’appelle le RACINE qui… si cherchez sur internet vous le trouverez, où on est formés à l’accueil pédagogique, voilà. Ça peut être un salarié aussi, qui a été formé aussi bien qu’en exploitant, ça peut être n’importe qui.

ML : D’accord, donc vous avez suivi des cours ?

A : Oui. Oui, c’est une année à peu près, il y a quelque jour de formation et monte son projet pédagogique.

ML : D’accord. Et vous le faites ici au mas. Et comment ça marche ? Par exemple, il y a des classes qui viennent ? Des petits, des adultes ?

A : Ah oui, oui, beaucoup d’enfants. Les adultes c’est plus facile, il n’a pas de… bien sûr, quand on est formés aux accueils pédagogiques on est formés en général, mais les adultes, c’est des groupes plus âgés, qui supportent pas de rester deux heures, c’est trop pour eux, pour les groupes. Pour les enfants c’est autre chose, c’est différent. L’été je fais un accueil pédagogique pour les familles, ils savent qu’ils vont rester deux heure, familles avec les enfants. On fait beaucoup de choses en fait, ça dépend de la période, de la saison. Printemps, mars avril mai juin, c’est des groupes, des classes, à savoir les classes de mer, pendant l’année scolaire, qui viennent ici pendant la semaine. L’été c’est des familles où on fait l’accueil pédagogique. Et tout au cours de l’année je préfère des accueils visite et dégustation et je préfère visite et repas aussi, voilà. Je propose un repas mais pas ici, dans une salle que j’ai au-dessus de mon mas là-bas. Voilà, alors, l’accueil pédagogique c’est… ça dépend de l’âge déjà mais en général je fais toujours la lecture du paysage, ensuite il y a… on fait de l’éducation à l’environnement, car en fait on travaille sur le territoire, on a un CPIE [Centre Permanent d’Initiative à l’Environnement], c’est un Centre Permanent d’Initiative à l’Environnement. Et en fait, c’est eux qui gèrent le planning, c’est eux qui reçoivent les classes, les écoles, qui gèrent le planning en ligne avec tous les animateurs, dont je fais partie, on est quatorze structures. Et là, le CPIE, donc il faut automatiquement monter un projet d’éducation à l’environnement. Donc j’ai rajouté mon projet d’éducation à l’environnement, donc on va au cœur de la lagune, on va ramasser ce qu’on doit trouver, ce qu’on doit pas trouver et donc on ramasse les déchets, on parle des déchets, on parle de la… j’ai des supports pédagogiques aussi, pas mal, on parle du bassin versant… c’est complet. Surtout qu’ils vont faire aussi la petite pêche, il y a d’autres animateurs qui parlent de la lagune et ils vont sur la lagune… en classes de mer ils vont sur le bateau, ils prennent le bateau de Claudia [Azaïs-Negri], donc ils font ça ou de la voile. Puis après on fait le petit métier, le métier c’est… on colle les huîtres sur des cordes comme ça, ils vont coller les huîtres et après ils vont les préparer pour la vente aussi. Je vais sortir des huîtres spéciales pour qu’ils les nettoient et puis après on termine avec la dégustation, voilà.

ML : Oui, c’est vraiment très complet.

A : Oui, c’est complet. Il y a le coquillage, il y a des plaquettes… il y a la carte, on se situe, on bouge beaucoup, on change de… on change de rythme. Je parle de l’étang, on va parler des poissons, on va parler des oiseux migrateurs, on va parler… et puis il y a aussi une évaluation sur une carte, on se situe dans le mas. Puis en fait, des fois vraiment j’arrive pas à utiliser tous mes supports pédagogiques parce que maintenant surtout dans l’après-midi les heures de cours sont réduites et j’arrive pas à faire deux heures parfois, parfois je fais une heure quarante-cinq, j’arrive pas à les garder deux heures, alors que je doit les garder deux heures normalement. Voilà, donc ça a été ma diversification et…

ML : Et vous aimez bien ça ?

A : Oui, oui. Il faut aimer les enfants, il faut aimer parler, transmettre. Puis je m’occupe pas de la… comment le dire… ce sont des logistiques qui gèrent les classes. C’est vrai que des fois c’est dur. Demain j’ai des enfants de l’Institut Thérapeutique… Il faut changer toujours le rythme, sans arrête sans arrête sans arrête. Comme moi, j’ai pas des animaux à leur faire toucher ou à traire… ça me limite un peu. Et puis… j’ai eu des maternelles aussi. On fait avec. Et donc…voilà.

Préoccupations

ML : Donc vous êtes contente de cette évolution que votre entreprise a eue ?

A : Oui, oui. J’arrête dans trois ans, à la retraite j’arrête. Il me reste encore 2019, 2020 et 2021 parce qu’en 2021 j’ai ma retraite. Donc je fais trois ans et après j’arrête, j’arrêterai parce que c’est trop. Il faut que je profite. On est bien ici, pas de soucis. Mais on a des choses, on a des choses à faire…

ML : Oui, vous n’avez pas de temps libre ?

A : Oui, on a du temps libre mais on a toujours dans sa tête l’entreprise. Donc moi, j’aimerais… s’il faut que je donne un petit coup de main ça ne me gène pas mais je voudrais oublier un peu… voilà, oublier, ne pas avoir toujours cette…soucis… voilà, être plus tranquille. Moi, j’ai toujours vu mes parents avoir des soucis et j’avais des soucis par rapport à eux, parce qu’on voyait les parents soucieux et puis c’est moi qui a pris l’entreprise. Moi, j’ai cinquante-huit ans, il y a au moins quarante-huit ans que je suis toujours sur le qui-vive par rapport à la lagune. Parce qu’à dix ans on a commencé avec les parents à avoir une part… mais ça fait cinquante ans que je suis dans ce système-là.

ML : Et par exemple ces soucis-là sont changés au fil du temps ?

A : Non, c’est toujours au niveau de l’environnement, au niveau de chaleur, des tempêtes. C’est pas autre chose que le milieu naturel, en fait. Parce que si vous avez une tempête vous êtes soucieux parce que vous allez perdre tout, si vous avez du trop chaud, l’eau est trop chaude et quand il fait trop chaud on perd la merchandise. Si fait froid pas grave, on reste à la maison, mais si vous perdez la merchandise, beh, c’est fini.

[...]

Le combat pour le statut de "conjoint collaborateur"

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Et en 2002 on a monté une association des femmes sur la lagune pour appuyer sur le statut de conjoint collaborateur pour que justement toutes les femmes puissent être déclarées, parce que les femmes n’avaient pas de statut, comme ma mère.

ML : Ah, jusqu’à 2002 ?

A : Non, jusqu’à 2006. On a travaillé pendant quatre ans et puis on a travaillé avec les femmes du milieu maritime français et ensuite on a travaillé avec les femmes de l’artisanat, de l’agriculture et… toutes les femmes…voilà, pour que vraiment tout le monde ait un statut. Et en 2006 l’Etat a… comment on l’appelle ça… a légiféré et la loi est tombée, aucune femme travaillante avec son mari doit… toute femme doit avoir un statut, toutes les femmes travaillantes avec leur mari, que soit femme de boulanger, de boucher, d’agriculteur.

ML : Et donc jusqu’à 2006 il n’y avait personne…

A : Il n’y avait pas d’obligation.

ML : Donc il y avait des femmes qui avaient un statut parce que c’était leur initiative…

A : Bon, il y en avait qui avaient fait des sociétés mais c’était pas… c’était cher pour l’entreprise parfois. Là c’est un petit moins cher. Maintenant il y en a, je vois, des femmes, il y a même des hommes qui ont le statut, c’est l’inverse maintenant, c’est la femme qui est ostréiculture et le mari qui est conjoint collaborateur. Il y a souvent des gens qui ont deux métiers, donc il y a les hommes qui ont un métier à l’extérieur, un métier pour aider sa femme. C’est la femme qui a l’entreprise et le mari a un métier à l’extérieur et un statut de conjoint collaborateur pour travailler avec sa femme. Il y a toujours une déclaration, c’est interdit maintenant. Là on a beaucoup beaucoup beaucoup travaillé et là… nous, on a arrêté, on était en peu âgées et puis il n’y avait pas de jeunes qui reprenaient, et là il y a des jeunes de Marseillan et de Mèze qui vont reprendre l’association des femmes. Donc ça va continuer et c’est très sympathique ça.

ML : Et l’association est basée où ?

A : Elle est arrêtée, depuis 2009 elle est en sommeil. Parce que quand on a eu le statut ça a été comme un arrêt, comme si on avait fini quelque chose. Mais il y avait d’autres choses à reprendre mais les femmes de l’association n’avaient plus la foi, n’avaient plus le temps, elles étaient grands-mères, elles s’occupaient de leurs petits, elles voulaient s’occuper de leurs petits enfants, une carrière à travailler et à s’occuper de leurs petits enfants et voulaient prendre plus de temps pour elles. Donc il y a beaucoup femmes qui ont arrêté et on était toutes fatiguées parce que c’était un grand combat, vraiment… quatre ans intenses, vraiment. Et puis on a tenu un petit peu, trois ans de plus, et puis on a arrêté mais c’est pas complètement fermée mais il n’y a rien, il n’y a plus d’activité. Donc les jeunes veulent reprendre l’association, donc 2009, ça veut dire dix ans après, grosso modo, 2018-2019.

ML : Parce qu’elles ont quelque chose…

A : En tête ? Bon, elles veulent promouvoir un métier d’hommes fait par des femmes, d’après ce qu’elles m’ont dit, et après elles verront quand elles seront dans le métier, dans l’association, elles verront ce qu’elles veulent faire chaque… chaque association. Mais elles veulent promouvoir ce métier-là, qui est très honorable et il y a des choses à faire, il y a encore des choses à faire… adhérer à la Fédération national, pourquoi pas européenne et… c’est enrichissant, très enrichissant de rencontrer des femmes, par le biais des femmes, de rencontrer d’autres métiers, d’autres lieux de pêche. Il y a des lagunes en Hollande et vraiment ils ont la même pêche que nous on fait, alors qu’ils ont en Holland, ils ont quasiment les mêmes filets. Donc c’est vraiment…

ML : Oui, c’est très intéressant.

A : C’est intéressant. On a rencontré des japonais, on est allées au Japon, voilà. C’est très enrichissant, très enrichissant, voilà. Donc il y a une richesse personnelle, une richesse au niveau du vécu, voilà. C’est jamais… c’est jamais pour rien, quand on se réuniet. Quand on se réuniet… les hommes pensent parfois que c’est pour faire du tricot ou de la lessive mais non, vraiment c’est pas du tout ça. On parle du métier et on fait avancer, on fait avancer les mentalités. Quand on est en réunion et que sur d’autres… sur tout à fait d’autres sujets que le métier on amène… on amène notre savoir, nos compétences, notre savoir-faire, on amène toujours quelque chose, voilà. On est allées en Europe, on est allées à Bruxelles. C’est toujours fabuleux de pouvoir rentrer à la Commission Européenne, voire certaines femmes… moi non, mais certaines femmes ont parlé. C’est… voilà, c’est inoubliable. C’est inoubliable, tout ce que j’ai fait… Le Japon, Saint-Jacques de Compostelle, l’Italie, Ancône, on a été à Ancône… c’est… voilà. C’est très très enrichissant et on se rend compte que les femmes s’ont toutes...  ont toutes les mêmes problèmes, que se soit dans le nord, dans le sud, les femmes grecques aussi on a rencontré, mais on est pas allées en Grèce. Et on a toutes les mêmes problèmes… toutes, sans exception. Même pire, parce que nous, on est le seul pays européen à avoir le statut, alors que les autres femmes, même la Hollande, personne n’a parlé d’un statut pour les femmes qui ne cotisent pas, qui ne sont pas salariées ou exploitantes, sinon il n’y a pas de statut de conjoint collaborateur. Nous sommes le seul pays sur 25, on est 25 ? Ou 28 ?

ML : 28.

A : 28. Donc sur les 28 on est les seules. C’est énorme, eh ? Et on avait monté cette association européenne justement pour que les autres femmes s’appuient sur notre statut, écrire et légiférer... Pour le prendre et le traduire. Personne a voulu, aucun autre gouvernement que la France. Mais nous on a fait un gros gros gros effort, énorme. On est allées à Paris, on est allées dans les ministères… vraiment on les a soulés. On les a soûlés, les ministres français…

 

Un milieu machiste

ML : Et maintenant vous diriez… quelqu’un m’a dit que c’est toujours un domaine machiste. Ça c’est vrai ?

A : Ah oui. Oui, oui.

ML : Par exemple, pourquoi vous diriez ça ? C’est comment votre expérience à vous ?

A : C’est des mentalités méditerranéennes, on est pas sortis de… de cette façon dont les hommes, même si les hommes s’occupent du ménage, des enfants, s’il y a des évolutions, les hommes entre eux se retrouvent automatiquement macho parce qu’ils ne veulent pas passer pour des… des efféminés ou des je ne sais quoi. Donc… ah non, c’est encore ancré et dans le milieu marine, maritime c’est bien ancré quand même le coté macho. Donc…

ML : Donc par exemple quel est votre rapport avec les hommes qui font votre même métier ?

A : Moi… il y a pas de soucis, moi. J’ai jamais eu… ils savent que j’aime franc parler. J’ai été responsable professionnel, c’est dur, j’ai toujours dit ce que j’avais envie de dire. Après je me suis retirée parce qu’au bout d’un moment, quand on prend de l’âge, on est fatigué, on ne peut pas tout faire, mais… C’est un combat, quand vous êtes seule dans une réunion avec un parterre d’hommes vous êtes obligée de lever le ton, c’est obligatoire. Mais, vous faites votre petit… mais… il faut être plusieurs femmes pour que la parole soit entendue. Il faut… s’il y a que des hommes c’est… ils nous écoutent mais… ils nous entendent mais ils nous écoutent pas en fait, voilà. Donc quand on est seule, les femmes, c’est assez compliqué. Il faut être plusieurs femmes et se placer quand on est en réunion dans des lieux en triangulation, à deux endroits différents, jamais côte à côte. Il y a des stratégies pour qu’ils nous entendent et nous écoutent. Mais après… ils sont pas méchants, on a notre place. Mais le fait d’avoir le statut, maintenant il n’y a aucune femme qui peut être exclue d’une réunion. Quand il y a le statut de conjoint collaborateur vous pouvez être avec votre mari et dire ce que vous avait envie de dire puisque vous êtes déclarées, vous ne pourrez pas voter s’il y votre mari, s’il n’y a pas votre mari vous votez à la place de votre mari. Donc le droit de vote s’il n’y a pas votre mari, dans le statut. Donc c’est important, la reconnaissance, c’est important.

ML : Et les rapports, en revanche, avec les autres femmes ? Elles sont collègues, voisines, ou aussi des amies ?

A : Oui, il y en a, oui, bien sûr. Les jeunes moins, mais bon… elles ont leur vie, quand on a vingt ans de différence c’est pas possible… mais j’ai des copines, oui. Bien sûr, ça crée des amitiés, oui. Mais c’est… oui, j’avais des… après vous êtes dans votre travail et vous n’avez pas… c’est dans les réunions qu’on se rencontre. Mais après nous… n’importe quelle femme peut venir, n’importe quel souci, on peut se retrouver, on peut… il y a pas de soucis… il y a pas de soucis entre nous, quoi. Même avec les hommes on a aucun souci, quand on a envie de dire quelque chose on le dit, quand on fait… il y a pas… il faut pas avoir sa langue dans sa poche, il faut tenir, il faut tenir la discussion, voilà, c’est tout.

Souvenirs du passé

ML : D’accord. Et, pour revenir un peu sur votre passé, est-ce que vous pouvez me raconter une expérience, quand vous avez commencé avec vos parents, s’il y a un moment particulier dont vous vous souvenez…

A : Eh bon, en avant on avait une cabane en bois et c’était… il y a eu une évolution au niveau des normes sanitaires et ça a été un grand chamboulement et c’était moi qui avait l’entreprise, mes parents étaient toujours là, où il a fallu raser l’ancienne cabane des années 1950 pour faire le mas comme vous le voyez qui a été terminé en 1992. Et ça a été un gros gros travail parce qu’on a pas arrêté le marché, donc… c’était… on se retrouvait à travailler dehors, carrément. On avait plus rien. Et on l’a remonté, salle par salle et ça… on avait pas d’eau courante, on n’avait pas de toilettes. C’était… ici, quand on vivait, on vivait à l’ancienne. On ramenait la vaisselle à Agde, on ramenait la vaisselle à la maison tous les jours, on faisait pas la vaisselle ici et c’était une vie comme… c’était une expérience, de rien avoir… pas avoir les commodités, c’est… c’est pas… franchement, ça a été une belle expérience et on était contents d’avoir après un évier, un lavabo, les toilettes et puis des vraies salles… la salle à habiller, je suis en train de la réparer là, puisque ça va passer aux salariés. Mais… on a réparé, au cours des années… voilà, les rideaux sont tombés, on va les enlever et on met des barres en fer. Après il y a eu les normes européennes, vétérinaires, le bassin, la purification. Puis il a fallu se mettre aux normes européennes et se former pour ça et apprendre et… quand on a une famille comme ça qui part de zéro c’est vraiment une évolution… ça fait soixante-dix ans que l’entreprise existe et c’est soixante-dix ans d’évolution, ça ne s’arrête jamais en fait. Jamais. Chaque… chaque personne qui gère l’entreprise amène sa pierre à l’édifice et c’est… c’est bon, quoi… nous a nourri, qui nous a apporté, qui nous a… fait grandir, qui nous a fait évoluer. C’est… moi, je regret rien du tout, je ne ferais pas autre chose. J’ai un cadre de vie que je n’aurais jamais ailleurs. Certains me disent vous aurez des moments froids et oui, il y a des moments froids l’hiver, mais quand il fait froid on rentre à la maison, on est pas obligés de travailler. A part le mois de décembre… c’est pas… c’est pas une catastrophe. Mais au mois de décembre il faut arriver au 21 pour être en hiver. On n’a jamais des gros gros froids. A décembre on a le froid qui arrive à janvier, février, mars. La Noel s’est fini, si on doit s’arrêter on s’arrête, c’est pas grave, ou quoi. Donc ça a été une belle… une belle belle vie. Mes parents, mon père est décédé en 2012, il était là tous les jours. Ma mère est toujours là, elle a 83 ans, elle est là, elle va venir dans un moment. Elle se lève plus tard, comme elle n’a rien à faire pour elle, donc elle fait sa… sa grasse matinée, enfin, elle se lève à 9.00 heures, et puis on mange ici… Qu’est-ce que vous voulez être mieux que là, franchement ? Moi, j’ai ma maison, dans un lotissement. Il y a des plantes, donc c’est verdoyant mais… avoir ça…

ML : Oui, c’est pas la même chose.

A : C’est pas la même chose. On vient ici, plus tard on mange ici et puis on rentre à la maison. C’est une vie. Mais c’est pas une vie de travail, c’est un vie… on ne vient pas ici comme si vous allez au boulot, vous voyez. On a des choses à faire, on les fait… c’est comme quand vous êtes à la maison, quand il faut nettoyer, laver, faire le ménage, on fait pareil ici. Parfois je fais plus ici qu’à la maison. Non, c’est pour cela que je dis que c’est une vie… une vie au bord de lagune, une vie de travail mais au bord de lagune. Mon père, il avait son bateau, il pêchait là [elle montre le quai] il faut le réparer, il y a eu la tempête, elle a pris la pierre au-dessus, donc elle est crevée, il faut le refaire. Mais… on a cette vie… moi, j’aime pêcher, j’aime faire du canoé et du kayak. Voyez, c’est pas…

ML : Donc quand vous avez dit, si vous aviez des frères, par exemple, vous n’étiez pas là…

A : Moi, j’ai pas eu ça. Je pense que seraient les garçons qui auraient eu l’entreprise.

ML : Et vous seriez là quand même ?

A : Je ne sais pas, ça je ne peux pas vous le dire. Je ne sais pas.

ML : Oui, c’est difficile de l’imaginer.

A : Oui, on ne peut pas.

ML : Par exemple, quand vous êtes partie pendant ces deux ans pour faire l’école d’hôtellerie, vous aviez quelque chose en tête ?

A : Non, c’était juste pour partir. Je me suis dit l’école d’hôtelier va me servir toujours, mais j’allais pas… je voulais faire du tourisme, je voulais être en contact avec les gens et ça m’a énormément servi pour les repas, pour accueillir les gens, pour les servir personnellement, mais… depuis j’allais travailler mais bon, je faisais la Noël avec mes parents, j’aidais au restaurant, je faisait la saison avec eux, je ne les ai jamais lâchés complètement, eh. Je faisais mes cours l’hiver et puis la Noël je la fêtais avec eux et l’été ils avaient la dégustation a Cap d’Agde, je faisais et je fais des promos de saison avec eux. J’étais jamais loin, très loin. Après à Montpellier il y avait l’internat donc on restait toute la semaine, je rentrais le weekend, s’il fallait travailler je travaillais, eh. Ça m’est arrivé maintes et maintes fois de me ramener, de me retrouver sur leur marché et rester avec eux. Ils étaient très très très valables mes parents et donc… moi, j’étais obligée de travailler parce qu’on était une famille de travaille. Mais le fils, moi, j’ai un fils, nous avons un fils, il veut pas faire ça, il est à Paris. Trop de travail, trop de travail. Disons que… on est tout le temps là et lui, c’était pas son truc certainement, pour quelle raison je ne sais pas […]. C’est un gros travailleur, eh. Ça… dans son travail, il travaille comme on travaille nous. C’est-à-dire qu’il déborde… il fait de l’autoformation, il a fait des logiciens dans l’entreprise et comme il le sait faire il le fait.

 

[…]

D'autres passions et abilités

ML : Et des passions à vous, au-delà de ça ?

A : Ah, non… bon ma passion c’est ça. C’est l’eau. Là cette année j’ai pris des cours de plongée en bouteille et… c’est dur. Je ne sais pas si j’arriverai. Je passe le niveau A, là. Donc… aller sous l’eau, je voulais aller voir les animaux sous l’eau et les plantes. Après je suis quelqu’un de très manuel moi, donc je peux bricoler, je suis la reine de la peinture, je peux faire la décoration aussi, je suis très forte dans la récupération, je récupère beaucoup de choses. Je fais des murs d’huîtres, par exemple, avec du bois flotté, des huîtres. Je fais beaucoup de récupe, en fait, beaucoup beaucoup de récupe, voilà. N’importe quoi, je le récupe. Hier on est allé au bord de l’eau avec mon compagnon et il y avait des gens qui jetaient des bouteilles dans le conteneur à bouteilles, un restaurant. Oh, je me suis arrêtée et oh… [elle rit] ils avaient des bouteilles de trois litres.

ML : Précieuses [on rit]

A : Oui, elles sont opaques et elles ont un coté tranché et un coté rond. Je vais faire des lampes. Trois litres, vous imaginez ? Trop belles. Je vais faire des lampes pour ma belle-fille et une pour ma nièce parce que, comme elle est… s’installe dans une maison jolie. N’importe quoi, n’importe quoi moi, me vient l’idée. J’aurais pu prendre… ils ont jeté un conteneur comme ça. Mais j’irais voir dans les restaurants s’ils en ont d’autres. Mais trop trop trop belles. Je vais voir si je les bombe, si je les laisse naturelles. N’importe quoi… j’avais une amie qui est venue à la maison pour ses soixante ans on a bu une bouteille d’un litre et demi de champagne et en partant je lui ai dit tu veux que je te fasse une lampe ? Oh, oui oui. Et alors je lui ai fait une lampe grise parce que chez elle c’est gris, voilà. J’aime bien faire de récupe comme ça. J’aime faire tout, de la culture, du tricot… je ne le fais pas parce que j’ai pas le temps. Là je suis en train de couper des T-shirt et je vais faire des tapis que je vais tisser. J’aime bien récupérer, voilà. Je trouve qu’il y a beaucoup beaucoup de déchets, beaucoup de choses qu’on jette et je trouve qu’on peut faire beaucoup de choses avec la récupe… rigoleux, sympathiques, voilà. Donc je récupère beaucoup de choses, ça m’amuse, voilà. J’en ai marre des trucs en plastique et que l’on jette. Je jette déjà beaucoup, même moi.

ML : Oui, on ne se rend pas compte mais…

A : On jette beaucoup, on jette beaucoup. J’avais une poubelle de salle de bain, large comme ça, qui était vraiment… moyenne, qui fallait jeter… j’ai l’entouré des cordes et automatiquement elle est jolie. Voilà, beaucoup de choses comme ça, quand ça me vient. Il y a pas de valeur. Je fais beaucoup de bois, j’aime bien le bois. Chez moi j’ai fait des murs en bois, en planches, je mets la télé…

ML : Chez vous à la maison ?

A : A la maison, oui. Je vais le faire ici. Je vais le faire ici parce que là il y a un endroit, on a fait le ciment mais sur le pavage… vous voyez, c’est pas…

[Annie me montre l’intérieur du mas, en particulier les coins où il y aurais des travaux à faire. Elle me montre aussi les photos des travaux qu’elle a réalisés chez elle à la maison, par exemple les « murs d’huîtres » et d’autres objets faits à partir de matériel de récupération].

 

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