Les femmes de Bebnine: entre ONG et solidarité

L’un des chauffeurs qui m’accompagnent dans la région appelée Baladyia, où la municipalité est située, affirme qu’à Bebnine «ma fi al-daul», il n’y a pas d’Etat et il n’y a pas d’aides de sa part. Il n’y a rien. Seulement les ONG peut-être sont présentes.

Une région sans Etat, une région des ONG

Région d’affrontements aussi en tant que région frontalière, à 20 km de la Syrie, elle est région de migrants et de réfugiés et, pour toutes ces raisons, elle est aussi une région d’ONG. A Aabdeh et à Bebnine les traces laissées par les organisations internationales engagées sur le terrain sont très visibles, dans les plaques comme celle que l’on peut lire au port d’Aabdeh ou bien sur les bâches qui servent de couverture pour les serres de Bebnine, sur lesquelles on lit le sigle bleu de l’UNHCR.

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D’autres ONG financent des projets différents, particulièrement intéressants en ce qui concerne cette recherche. En fait, il s’agit de projets dont l’objectif est d’apprendre aux femmes à fabriquer les filets de pêche. On peut rencontrer de tels programmes juste à Bebnine, où ils ont été promus à partir de 2013. H., l’une des responsables du projet, voire son «idéatrice», m’explique que de tels projets sont nés presque naturellement dans une ville comme Bebnine, où les femmes exercent traditionnellement cette activité pour leurs pères, frères, oncles et maris. D’ailleurs, elle aussi appartient à une famille de pêcheurs et c’est elle-même qui a appris à beaucoup de femmes à coudre les filets dans le cadre de ces projets.

Au cours de la période de la recherche, deux projets étaient actifs, l’un promu et financé par l’IRC et l’autre par le DRC. Ce dernier comporte simplement l’enseignement de la technique de réalisation des filets, tandis qu’avec le premier les femmes reçoivent une sorte de salaire (200$ au mois pour trois mois) directement de l’ONG en retour du travail effectué et des filets qui sont donnés gratuitement aux pêcheurs d’Aabdeh et de Bebnine.

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H raconte d’avoir appris le métier tout petite et se souvient quand c’était elle qui devait travailler pendant des heures pour fabriquer les filets que son père et ses oncles allaient utiliser en mer. En tant que fille ainée, elle a toujours dû supporter le poids de plusieurs responsabilités. H. travaillait pendant la nuit, parce que dans la journée elle allait à l’école et dans l’après-midi devait prendre soin des sœurs et des frères plus petits et de la mère gravement malade. C’était un travail long et fatigant, qui l’obligeait à passer plusieurs heures assise par terre et lui provoquait des douleurs au dos et aux yeux, fatigués par le travail nocturne.

Néanmoins, c’est une activité qui fait partie de l’histoire et de la tradition et qui est à la base de l’une des principales activités économiques de la région. En fait, comme on me l’a dit au port d’Aabdeh, c’est un métier absolument indispensable et complémentaire à celui de la pêche. Il s’agit donc d’enseigner à des femmes qui vivent dans des situations de précarité sociale et économique à exécuter une activité dont, théoriquement, elles pourraient facilement profiter dans le contexte local.

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En réalité, H explique, tout en exprimant avec sa voix et son regard de la tristesse et du regret, dès que le projet termine, «on ne sait pas»: les femmes qui y ont participé, en fait, ne recevront plus de salaire et n’auront même plus la possibilité de continuer cette activité en autonomie, puisqu’elles n’ont aucun moyen d’acheter le matériel et vendre leurs filets aux pêcheurs, pour gagner de l’argent et contribuer aux revenus familials.

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Et il s’agit de familles qui ont un très grand besoin d’un soutien économique. Certaines sont, par exemple, des familles syriennes qui ont fui leur Pays à cause de la guerre qui est en train de détruire leurs maisons, les écoles de leurs enfants, les lieux de travail de leurs maris et les hôpitaux et qui, finalement, fait de leurs vies un enfer. Une vie qui est cependant très difficile à reconstruire au Liban, où les syriens n’ont pas le droit d’exercer un certain nombre de professions.

C’est aussi pour cette raison que H. a décidé de devenir pour ces femmes un «instrument», une intermédiaire, un employeur. En fait, H. m’explique que pendant les périodes où il n’y a pas de projets, elle même achète le matériel et le donne aux femmes qui ont appris à fabriquer les filets dans le cadre de ces programmes. Alors elle vend aux pêcheurs le produit fini et paye aux femmes le prix des filets qu’elles ont réalisés.

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Il s’agit d’un travail qui dans d’autres endroits peut aussi exister indépendamment des projets que les ONG financent à Bebnine et de l’aide des bénévoles comme H. Mais celle-ci constate dans beaucoup de cas des formes d’exploitation du travail féminin. En fait, il y a des femmes qui sont payées par les pêcheurs qui en achètent les filets environ 6000 livres libanaises (un peu plus de trois euros), tandis qu’elle donne à «ses» femmes 12.000-14-000 livres libanaises.

Néanmoins, ces projets sont conçus surtout pour les femmes qui, à cause de particulières situations familiales et de la précarité socio-économique, passent habituellement leurs journées dans la maison et qui n’auraient aucun moyen et aucune possibilité d’apprendre ce métier ni n’importe quel autre travail.

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Ces programmes, alors, ont une incidence sur le plan matériel aussi que sur le plan social et psychologique. D’une part, en fait, ils prévoient un salaire immédiat pour les participants aux programmes ou bien ils les forment afin qu’elles puissent rentrer dans le « marché du travail», d’autre part ils offrent une «sortie», une opportunité de s’éloigner de leurs maisons et de passer quelques heures dans un contexte complètement différent du milieu quotidien.

Les bénéficiaires directes

Les bénéficiaires directes – pour utiliser le langage typique de la programmation sociale et de la coopération au développement – qui participent aux deux projets en cours pendant la période de la recherche ont été sélectionnées en raison de leur situation socio-économique et familiale. C’est H. elle-même qui a fait des tours en voiture dans les quartiers les plus pauvres de la ville et qui a réalisé les premiers entretiens avec les femmes intéressées au projet.

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L’objectif était de collecter les renseignements nécessaires pour remplir des formulaires fournis par l’Organisation. Les données qui lui intéressent sont celles qui permettent de déterminer le «niveau social»: âge, niveau scolaire, état civil et, surtout, nombre d’enfants. En fait, toutes les femmes qui prennent part à ces projets ont des familles très nombreuses: elles sont des  mères de sept, dix, douze enfants ou bien sont  des filles avec le même nombre de frères. Mais il y a aussi des veuves et des femmes dont les maris n’ont pas de travail.

Les situations initiales sont tout à fait similaires, mais souvent les attentes peuvent différer. Par exemple, la sœur d’H. a été acceptée à rejoindre le programme parce que c’est le seul moyen pour elle de payer ses études, s’inscrire à l’Université et étudier la langue et la littérature arabe. Il y a aussi une jeune fille qui me raconte d’avoir décidé de participer au programme pour pouvoir ensuite exercer ce métier à la maison et aider son père et ses oncles qui sont pêcheurs professionnels. Leur famille est très nombreuse: la fille aînée est mariée et habite avec son mari, mais tous les autres enfants vivent chez les parents et incident inévitablement sur le budget familial. L’un des frères est alors obligé de travailler dans un magasin de meubles, mais seulement quand le patron l’appelle parce qu’il y a beaucoup de travail à faire.

Il peut arriver aussi que des ménages, du côté féminin, se reconstruisent ici presque complètement. C’est le cas de cette même fille, qui vient fabriquer ses filets avec sa mère. Mère et fille sont accompagnées par le plus petit de la famille, qui passe son temps avec elles, en les regardant travailler avec les filets. Mais deux cousines aussi participent à ce projet.

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Les activité se déroulent dans des espaces appartenant à la municipalité. Il s’agit d’un complexe de garages, dont certains ont été mis à disposition des organisations qui promeuvent ces projets. Un autre garage sert de classe pour un service extrascolaire privé dans l’après-midi et deux autres contiennent depuis peu une machine pour le recyclage de l’eau. Enfin, un autre garage semble être une sorte de point de collecte de débris, qui deviennent des instruments de jeu per les enfants syriens qui vivent dans le camp des réfugiés situé juste en face, d’où viennent aussi deux femmes des projets de H.

Elle m’explique aussi qu’il y a des femmes qui participent aux projets «à distance», parce qu’il est impossible pour elles de sortir de la maison pour des raisons personnelles. Pour les autres femmes, par contre, l’IRC - dont le projet, qui est terminé pendant la période de la recherche, avait une durée de 6 mois et prévoyait un engagement de trois jours par semaine - avait mis à disposition des femmes aussi un van. En fait, certaines des participantes, syriennes aussi bien que libanaises, vivent dans les mukhayyamat, les camps des réfugiés. D’autres habitent dans des maisons qui sont plutôt loin de la ville.

Les espaces dans lesquels les femmes font les filets sont très simples, nus, sombres et poussiéreux. Cependant, selon H. fabriquer les filets de pêche dans un contexte similaire n’est pas un travail si fatigant et dur comme celui qu’elle se souvient avoir fait pendant les nuits de son enfance. En fait, les bénéficiaires des projets ne travaillent que deux ou trois jours par semaine et seulement pour trois heures.

Mais peut-être que ce qui rend cette activité encore moins lourde est l’ambiance qui résulte de son exécution de façon communautaire. Dans plus d’une occasion, on a assisté a des moments tout à fait festifs. Au fait, l’atmosphère est toujours détendue et joviale.

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Travailler ensemble

Tandis que leurs mains bougent agilement, ces femmes parlent et bavardent entre elles, avec H. et les autres bénévoles du projet et avec les employées de la municipalité. De temps en temps, quand elles le désirent, elles font une pause, se lèvent pour se dégourdir les jambes, mangent un snack ou un manaqish (une sorte de pizza avec du za’tar, c’est-à-dire du thym et de l’huile d’olive) ou bien boivent du café.

«Elle est toujours comme ça, toujours souriante. Malgré tous ses problèmes, tu la vois toujours rire». C’est ce qui me dit l’une des bénévoles à propos d’une femme qui participe au projet. Mais comme elle il y en a beaucoup d’autres. Certaines d’elles aiment aussi chanter ou bien accompagner la voix des collègues avec les mains, des gestes sinueux et élégants des bras, tout en restant assises sur les coussins, ou bien avec les traditionnels zagharit (cris ou hurlements d’allégresse).

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Des autres « bénéficiaires indirectes » ?

Comme on l’a vu, il y a des femmes qui amènent avec elles leurs plus petits enfants, qui passent le temps en les regardant travailler ou en jouant mais qui de temps en temps demandent un câlin. De temps en temps, certains d’entre eux s’amusent aussi à donner «un coup de main» et a préparer les fusées pour les travailleuses. C’est, par exemple, ce que fait un magnifique petit garçon blond qui vit avec sa famille dans le camp de réfugiés d’en face.

On peut le rencontrer très souvent, près de la mère occupée avec son filet de pêche ou bien pendant qu’il court avec ses amis et camarades et s’amuse avec ces jouets improvisés qu’il trouve dans l’un des garages.
Les t-shirts et les pantalons trop grands ou trop petits, les chaussures ou les sandales cassés, les enfants du camp partagent cet espace avec les femmes du projet.

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Lieu d’apprentissage et de travail pour elles, lieu de divertissement pour eux. Mais tout en partageant espaces et moments avec ces femmes, les enfants semblent devenir des «bénéficiaires indirects» des programmes. Certes, ceux-ci ne leur garantiront aucun bénéfice matériel ou psychologique de longue durée, cependant il semble qu’ils en puissent profiter – tout à fait comme les enfants du port de Saida, justement du point de vue du jeu.

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En fait, la préparation des fusées et l’observation des geste des femmes, aussi bien que la participation à cette atmosphère joyeuse et à cette ambiance presque familiale qui naît dans ces garages, sont sans doute avantageuses pour eux aussi. C’est comme-ça que, en parlant avec les femmes et en s’amusant à les imiter, peut arriver qu’ils obtiennent quelques dizaines de mètres de fil. Et avec ce fil, ils peuvent construire ce jouet qui est si bien ancré dans notre imaginaire en tant que symbole de liberté et de joie infinie. Un symbole aussi du droit à la liberté et à une joie infinie.

Ce jouet s’appelle cerf-volant.

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