La profession d’être mère et filles. Les femmes de l’Etang – IV

Toutes les femmes rencontrées pendant la recherche et qu’on a définie « vendeuses » ou « salariées », « conchylicultrices » ou « pêcheuses », « chefs d’exploitations » ou « conjointes collaboratrices », dans ce contexte sont aussi, et peut-être surtout, des mères. Mères depuis quelque mois ou depuis plusieurs années ; mères dont les filles et les fils doivent bientôt passer leur bac, sont au lycée ou étudient à l’université ; mères dont les filles et les fils ont pris d’autres chemins ou auxquels elles sont en train de leur apprendre le métier ; mères dont les filles et les fils déjà travaillent avec elles.

Les photos des fils et des petits-fils au marché

Les photos des fils et des petits-fils au marché

Les biographies de ces mères sont très différentes, mais presque toutes ces femmes ont parlé de leurs fils– bébés, adolescents ou déjà hommes et femmes – de leurs études, de leur travail et de leurs passions. Peu importe qu’ils aient travaillent avec les parents ou que, au contraire, soient esthéticiennes à Nice, ingénieurs au Canada ou travaillent dans une imprimerie à Paris : les enfants sont toujours dans la pensée et dans les mots de leurs mères. Souvent ils sont dans le lieu de travail avec les parents ou bien ils viennent les voir de temps en temps ; dans d’autres cas ce sont des photos ou des dessins qui les rendent « présents ».

En tant que travailleuses et entrepreneures, mais aussi en tant que femmes très passionnées de l’Etang et de ses « petits métiers », beaucoup d’entre elles ont cherché de transmettre cette passion aux enfants et de leur apprendre la profession. Mais finalement ils seront libres de décider ce qu’ils voudront faire et ne seront pas obligés à suivre le même parcours de leurs parents. Néanmoins, ce qui est tout à fait naturel, beaucoup de mères rencontrées reconnaissent le plaisir et la valeur de travailler « en famille ».

Claudia et son entreprise familiale

Claudia et son entreprise familiale

En outre, elles soulignent le fait que leurs filles et leurs fils sont des « grands travailleurs », s’engagent beaucoup dans ce qu’ils font ou bien qu’ils les aident chaque fois qu’elles en ont besoin. On dirait que c’est justement ça l’enseignement le plus important que ces mères ont appris à leurs enfants : dans ce contexte, alors, des « bonnes mères » sont des mères qui ont su élever de « bons travailleurs ».

Filles et petites-filles

Avant de commencer à parler des mères sur le lieu de travail et de la relation avec leurs enfants, considérons ces femmes dans leurs rôles de filles et de petites-filles. Dans la suite de l'article, en fait, on se penchera également sur les « chaînes d'apprentissage » du métier à partir des idées fournies par certaines interviewées et qu'il serait intéressant d'étudier au cours des prochains mois de recherche.
En fait, un aspect important concerne la question suivante: à travers quels membres de la famille l’enseignement a-t-il été transmis? Une question similaire exige donc que nous nous interrogions d'abord sur qui a enseigné l'emploi à ces mères. Cela signifie les considérer d’abord comme filles et petites-filles.

Nicole, la mère

Nicole, la mère

En fait, à l'exception des femmes qui ont approché le monde de la mer et de l'étang à travers leurs maris et qui ont donc entrepris cette activité professionnelle à cause et grâce à eux, dans tous les autres cas, la transmission du savoir-faire, bien que perçue comme une composante secondaire de ce type de travail, a eu lieu au sein de la famille. Il reste maintenant à mieux détailler le sens de cette transmission.

Patricia, par exemple, sympathique chef d'entreprise d'un mas de la localité de Mourre Blanc, est liée à sa grand-mère, avec qui elle vendait, dans le garage de la maison, le poisson que son père et ses oncles pêchaient.

Nous avons déjà vu ailleurs que Karine, l'exubérante vendeuse des Halles de Sète, dont la famille est liée au monde de la pêche depuis cinq générations, doit tout à sa grand-mère: « Elle m'a tout appris, plus que ma mère ». Et pourtant c'est avec les parents que Karine a commencé à travailler , jusqu’à aujourd'hui : Karine et sa mère sont tout à fait des « collègues ».

Karine, la fille

Karine, la fille

D'autres fois, ce sont les parents qui ont enseigné à leurs filles. En fait, beaucoup de mes interlocutrices ont insisté sur le fait que quand elles étaient petites elles aidaient leurs parents au mas ou sur les tables d’exploitation, tout en apprenant le métier. Il devient même difficile d’établir quand elles ont fini « d’aider » - et donc d’apprendre - et ont plutôt commencé à « travailler ».

En les écoutant, on dirait presque qu'elles n'ont jamais tout simplement « aidé » et que leur présence active aux côtés de leurs parents a toujours été immédiatement considérée par eux-mêmes comme un « travail »: selon leur point de vue, établir une distinction entre l'aide et le travail n'aurait donc aucun sens.

Par contre, dans les mots des parents, ces deux termes sembleraient pouvoir s'articuler différemment. C'est ce que suggère Claudia, non pas une « femme des mas »   mais « pêcheuse ». Ce sont certainement les parents qui ont appris à Claudia le métier: de sa mère, elle a appris tout ce qui concerne le travail « à terre », mais c'est surtout de son père qu'elle a appris le travail de la pêche. En fait, elle a aidé ses parents depuis son enfance, sans interruption, jusqu'à ce qu'ils ont pris leur retraite.

Photo avec son père

Photo avec son père

Mais il est également intéressant de se rappeler comment son père lui a transmis la connaissance du travail du pêcheur: « Mon père ne m'a rien expliqué. J'ai appris de lui en regardant », Claudia m'explique en touchant son œil. «  Il n'avait pas le temps », dit-elle, pour s'arrêter et m’expliquer comment les différents filets sont fabriquées et comment les caler. Ce que Claudia a appris, du moins dans cette première phase, elle l’a appris en raison de sa présence constante aux côtés de son père et de l’attention qu’elle a placée sur ses mouvements.

En revenant à l'articulation entre l'aide et le travail, on dirait donc que ce sont exclusivement les parents qui « travaillent », alors que les fils - et, dans ce cas particulier, la fille - ne font que les aider, tout en imitant leurs gestes.

La transmission de la connaissance, cependant, peut ne pas se terminer ici et ne pas s’épuiser dans cette modalité purement visuelle et physique. C'est ce que montre le cas de Claudia, qui me révèle que son père lui enseignera plus tard le métier, en lui expliquant une série de choses qu’elle, avec la seule observation, ne pourrait pas apprendre.
Son père, en effet, une fois à la retraite et ayant ainsi plus de temps disponible, a aidé pendant un certain temps Claudia, dans une sorte de renversement de rôle, afin qu’elle perfectionne son travail. Ce n’est qu’à ce moment-là que son père lui a vraiment appris le métier, d’une forme verbalisée.

Des gestes appris par son père

Mères

Être mère est une condition qui a toujours une certaine influence sur l'activité professionnelle et affecte les possibilités et la disponibilité de la mère à travailler, surtout si, comme dans le cas présent, il s'agit d'un travail particulièrement physique. De plus, certaines des femmes interrogées ont eu la chance d'avoir des parents et des beaux-parents qui les ont aidées, tandis que d'autres ont dû se débrouiller toutes seules.
Et cela n’est pas facile: Claudia, par exemple, m’explique que pour survivre, il n’est pas suffisant de faire un ou deux métiers mais qu’il faut en faire trois ou quatre - pêche, vente, tourisme, dégustation. De plus, une femme doit faire les courses, prendre soin de la maison et élever ses enfants, alors que les maris, le plus souvent, n’interrompent pas leur profession.

Les paniers, un souvenir de la maternité

Les paniers, un souvenir de la maternité

Cependant, dans les témoignages recueillis, nous passons d'un extrême à l'autre: si, en fait, il y a celles qui disent que « nous, les femmes, on fait accoucher » et qu'il est donc préférable de ne pas embaucher des femmes dans le mas pour ne pas les obliger à « sacrifier » leur nature et leur destinée à devenir mères, il y a aussi celles qui n'abandonnent pas le travail même pendant la grossesse. C'est évidemment un type de travail différent de celui habituellement effectué au mas.
Patricia et Delphine, les deux belles-sœurs, femmes de pêcheurs et conchyliculteurs, se souviennent, il semblerait avec un mélange de nostalgie et d’apitoiement, que chaque soir elles ramenaient chez elles les paniers pour le réajuster : le panier sur les genoux, le nouveau-né dans le berceau à côté d'elles.

Tout en reconnaissant, en même temps,  que c'est un travail extrêmement dur et une vie complètement décalée, en termes de timing, Patricia trouve certains aspects positifs que cette profession peut offrir contrairement à beaucoup d’autres: parmi eux, il y a tout d’abord la possibilité de travailler en famille et, par conséquent, de rester unis et de renforcer les liens – avec le frère et le mari qui passent au mas et s’arrêtent pour le petit-déjeuner ou un café – et être toujours disponibles pour leurs enfants: « S'ils nous appellent de l'école et nous demandent de nous présenter, nous pouvons tout laisser et partir. Et si mes enfants me disent qu'ils veulent la voiture parce que leurs cousins l'ont eu – me dit-elle en jetant un regard sarcastique à Delphine – nous pouvons leur dire oui. Nous ne sommes pas riches, mais nous pouvons nous le permettre ».

Parallèlement, en tant que mères, ces femmes ont joué un rôle dans l’éducation de leurs enfants et, dans une moindre mesure, dans la transmission des connaissances liées au travail.

Dans ce cas également, nous rapportons l’expérience de Claudia, très attachée à son fils cadet, grâce à un lien qui semble se nourrir aussi en vertu de celle qui est maintenant une passion partagée, celle de l'eau et de la pêche.
Claudia se souvient quand elle portait son fils encore très petit, dans sa poussette, sur le bateau avec lequel elle organise les promenades touristiques sur l'étang:  « J'allumais le moteur du bateau et il s’endormait immédiatement. Ensuite, on faisait toute la promenade et je parlais au micro, et il continuait à dormir comme si de rien n'était! On revenait au port, au quai et seulement ensuite il se réveillait ».

Mère et fils au marché

Mère et fils au marché

Elle se souvient aussi quand son fils l’accompagnait sur son bateau de pêche: « Il avait alors des problèmes aux yeux et portait des lunettes. Quand on revenait au port, les lentilles avaient du sel et étaient remplies d’écailles de poisson ». Par conséquent, lui aussi, s'amusant et observant, a appris le métier de sa mère.
Un travail qu'il aimerait bien que soit le sien. Et en fait Claudia me dit que son fils a décidé s’inscrire au Lycée de la mer pour devenir pêcheur comme elle. Et Claudia en est heureuse et fière:  « Il est important de travailler en famille ». Mais elle est aussi heureuse car « au moins je peux l’aider », démontrant sa volonté et son désir de l'accompagner sur son chemin de formation et de professionnalisation.

Mère et fils vendent du poisson au port de Marseille

Mère et fils vendent du poisson au port de Marseille

Conclusion

Comme j'ai dit dans l'introduction, il semblerait que ce soit la capacité de transmettre à ses enfants l'importance du travail en général à faire des parents - et donc aussi des mères – des bons parents. Si, comme l’a dit Claudia, travailler dans la famille est important, à la base il doit toujours y avoir le désir de travailler  dur et s'engager dans ce que l’on a choisi, quel qu'il soit.

Ainsi, Delphine est fière de son fils, qui retourne dans le mas où elle travaille de temps en temps après une matinée passée sur l’eau avec son oncle, avec qui il fait un stage requis par le Lycée de la mer. Mais Karine aussi, la poissonnière des Halles de Sète, elle est fière de sa fille, tout en disant à plusieurs reprises que sa fille est une travailleuse infatigable, même dans un domaine, celui des cosmétiques, loin de celui de la mère. Annie, la conchylicultrice engagée, dit la même chose à propos de son fils qui, après avoir fréquenté une Grande Ecole à Paris, travaille dans une imprimerie et se passionne pour le shooting.
Et aussi Maryse, une femme de pêcheur et une poissonnière du marché de Mèze, après m'avoir montré des photos de sa famille me parle de ses deux fils, un garçon et une fille, qui ont toujours aidé volontiers les parents, lui sur le bateau et elle à terre. Elle fait aussi une comparaison ente leur ingéniosité et les « problèmes »  qu’ils rencontrent avec l’un des neveux, qui n’aide la famille que si l’on lui le demande spécifiquement, qui ne sait pas trop ce qu’il veut faire dans l’avenir et qui n'a même pas trouvé un petit boulot pour l'été.

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